







Espace lab - projet de thèse - Anthropologie
Un autre Al Andalus ?
Circulations, hybridations et reconfigurations d'un mythe transméditerranéen
De la Reconquista aux patrimonialisations contemporaines (XIe–XXIe siècles)
Ce projet de thèse en anthropologie analyse la manière dont Al-Andalus fonctionne aujourd’hui comme un mythe transméditerranéen, mobilisé par des acteurs très divers — États, institutions internationales, courants religieux, mouvements mémoriels — qui en produisent des représentations souvent concurrentes, parfois antagonistes.
La patrimonialisation contemporaine a progressivement réduit cette histoire complexe à un récit canonique centré sur la « coexistence des trois religions », catégorie historiquement tardive, stabilisée au XIXᵉ siècle. Cette grille interprétative tend à invisibiliser la diversité constitutive d’Al-Andalus médiévale : hybridations religieuses, multi-appartenances, circulations intellectuelles et sociales reliant durablement les Pyrénées au Sahara.
La recherche identifie cinq grandes configurations patrimoniales successives — Reconquista, Nakba andalouse, romantisme, colonialisme (Lyautey/Franco), patrimonialisation internationale — et montre comment chacune réarticule sélectivement les imaginaires hérités afin de répondre à des enjeux politiques, identitaires ou diplomatiques propres à son contexte. En mobilisant la pensée complexe d’Edgar Morin, la thèse analyse ces configurations comme des systèmes fonctionnant par des boucles récursives imbriquées — ontologiques, politiques et identitaires — qui s’auto-renforcent et produisent des régimes de vérité devenus difficiles à contester.
Le projet Un Autre al-Andalus est un site internet consacré à l'histoire d'Al Andalus.
Ma démarche est nourrie par une pensée complexe, attentive aux continuités improbables, aux ruptures, aux disjonctions et aux écarts qui construisent les histoires humaines. Elle considère Al-Andalus comme un carrefour mouvant et riche où se sont rencontrés et hybridés une pluralité de mondes dont les tensions et les paradoxes forgeront l'originalité de l'Espagne. Le parti de ce site est celui de la recherche, pas de l'apologétique, ni de l'entretien d'un mythe. Pour autant je pense que ce moment d'histoire est important et singulier dans les rapports transméditerranéens et que son étude peut être féconde pour mieux penser aujourd'hui et demain.
Ce site est également le "bloc-note" de ma recherche doctorale en cours. Celle-ci est située à la confluence de l’histoire, de la géographie, de la théorie de la complexité et de la socio-anthropologie du patrimoine. Ce site va avancer par fragments, comme un carnet de recherche ouvert : notes, hypothèses, archives, portraits de savants oubliés, récits de voyage, bibliographies évolutives.
Un Autre al-Andalus est enfin un outil de partage : un espace où se déploie une enquête en mouvement, en dialogue constant avec chercheurs, acteurs culturels, responsables d'institutions, de sites patrimoniaux, et avec toutes celles et ceux pour qui l’histoire sert à mieux comprendre les formes du présent.
L’enquête repose sur une ethnographie multi-située menée en Espagne, au Maroc, en Occitanie et dans les espaces sahéliens. Elle documente la manière dont les dispositifs matériels — musées, restaurations monumentales, circuits touristiques, productions culturelles — contribuent à stabiliser ces régimes de représentation, tout en produisant des zones d’ombre et des formes d’invisibilisation durables.
La thèse examine également les fissures contemporaines de ce consensus patrimonial : critiques historiographiques, mobilisations morisques et amazighes, approches décoloniales. Ces dynamiques ne constituent pas un récit alternatif unifié, mais révèlent les tensions, les dissonances et les conflits mémoriels qui travaillent aujourd’hui les usages d’Al-Andalus.
L’objectif n’est pas de reconstituer une « vraie histoire » d’Al-Andalus. Il s’agit de proposer une anthropologie critique des cadres contemporains de sa patrimonialisation, en analysant la manière dont le présent fabrique ses passés. En ouvrant la possibilité d’une patrimonialisation plurielle, la thèse explore les conditions à partir desquelles complexité, tensions et incertitudes peuvent être assumées comme constitutives de cet héritage, plutôt qu’effacées au profit d’un récit consensuel.

